ALLOCUTION

DE MONSIEUR JACQUES CHIRAC

PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

A LA RECEPTION DE LA COMMUNAUTE FRANCAISE

(ARGENTINE)

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RESIDENCE DE FRANCE

BUENOS AIRES - MARDI 18 MARS 1997

Mes chers compatriotes,

Permettez-moi de vous dire combien je suis heureux de vous saluer, de vous dire mon estime, mon amitié, en terminant ce voyage qui m'a passionné, qui m'a fasciné, dans les quatre pays du MERCOSUR et en Bolivie, voyage que j'ai fait avec un certain nombre de personnalités, nos ministres qui sont ici, M. Barnier et M. Galland, avec un certain nombre d'hommes d'affaires, chefs de petites, de moyennes ou de grandes entreprises françaises, engagés ou ayant l'intention de s'engager en Argentine, à juste titre et que j'encourage vivement à investir et à prendre des initiatives avec le co-Président de la Coupe du monde du Comité d'organisation de la Coupe du monde de football en 1998 en France, Michel Platini, qui est ici quelque part.

Avec un certain nombre de parlementaires français qui ont un lien particulier affectif avec ces pays, et notamment avec l'Argentine, je voudrais remercier notre ambassadeur qui avait d'abord remarquablement organisé ce voyage. Je voudrais lui dire aussi de saluer et de remercier chaleureusement de ma part, l'ensemble de ses collaborateurs qui se sont donnés beaucoup de mal pour que tout soit bien réussi.

Alors d'abord, pourquoi aujourd'hui et ici, dans le pays du MERCOSUR et en Argentine ? La France, pour des raisons que l'on peut parfaitement comprendre et expliquer et qui tenaient à l'importance qu'elle attachait à ces problèmes européens, à la construction d'une Union européenne destinée à éviter dans l'avenir la guerre en Europe et à permettre le développement de notre vieux continent la France, peut-être, avait oublié un peu sa mission universelle, sa vocation à exprimer clairement un message d'humanisme, de solidarité, de respect de l'homme et de sa dignité. Et cela l'avait un peu éloignée. Certes, il y avait eu le voyage historique du général de Gaulle dont j'ai pu observer, partout où je suis passé, des traces profondes. Mais ensuite les choses n'avaient pas vraiment suivi.

Et depuis mon élection, je me suis dit que la France avait certes vocation à avoir un rôle déterminant dans la construction européenne, certes vocation à nouer avec les pays de l'Europe centrale et orientale les liens permettant à ces pays, dès qu'il sera possible, de s'intégrer à notre union, mais qu'elle avait aussi vocation à assumer ses responsabilités, à développer ses intérêts dans les autres parties du monde, qu'il s'agisse de l'Asie, du Moyen-Orient ou du Bassin méditerranéen et qu'il s'agisse surtout d'une région, l'Amérique latine, avec laquelle elle partage une histoire longue, mais surtout des racines, une culture, une latinité, une chrétienté qui, tout naturellement, font que nous sommes destinés à nous entendre. J'ajoute, de surcroît, qu'aujourd'hui les intérêts et l'évolution économique fondent également l'espoir que nous pouvons développer, sur le renforcement de nos liens.

Peu nombreux, finalement, sont celles et ceux et notamment parmi les responsables de l'Europe ou de l'Amérique latine, qui ont conscience qu'au-delà de nos liens culturels, nos liens économiques se sont petit à petit affirmés, que l'Union européenne est aujourd'hui pour le MERCOSUR le premier fournisseur, le premier client, le premier investisseur, le premier donneur, et de loin, d'aide publique au développement. Et que, par conséquent, la relation entre nos deux grands ensembles, qui d'ailleurs a été officialisée par l'accord passé entre l'Union européenne et le MERCOSUR à la fin de l'année 1995, sous l'initiative française d'ailleurs, que cela représentait une exigence naturelle.

Et, au fond, ce que je suis venu dire à nos partenaires ici, c'est que d'une part la France les respectait et les aimait, et d'autre part que nous étions issus de la même source de pensée et que ceci marquait quelque chose d'important.

Enfin que nos intérêts étaient équivalents. Ce que nous voulons tous, c'est au fond avoir la paix, ce que les intégrations régionales facilitent. Avoir le développement, pouvoir lutter ensemble par la croissance, par les échanges contre le chômage et pour l'emploi. Ce que nous voulons, c'était bâtir un monde où les jeunes puissent trouver demain leur place et s'épanouir, ce qui suppose de leur donner une éducation, une formation qui actuellement, fait cruellement défaut à un nombre très important d'entre eux, risquant de les condamner demain à la marginalisation, tant il est vrai que ne pourront véritablement s'insérer et s'épanouir que les jeunes qui demain auront une formation et une éducation.

Et que tout cela nous était commun, que l'Union européenne était pour toutes les raisons politiques, économiques, culturelles, le premier partenaire du MERCOSUR aujourd'hui et de l'Amérique latine demain. C'est la raison pour laquelle j'ai proposé que nous institutionnalisions un petit peu cette affaire, que nous faisions, la main dans la main, le chemin de l'avenir.

Le général de Gaulle - je crois que c'était au Mexique - avait eu cette fameuse expression "la mano en la mano" mais on n'avait pas vraiment donné de suite. Il avait eu comme toujours une espèce de vision de l'avenir. C'est vrai que les pays d'Amérique latine et les pays de l'Europe sont faits pour marcher la main dans la main pour l'avenir. Et je serai, croyez-le bien, vigilant pour que les relations, si bonnes, qui sont les nôtres, que les accords que nous avons passés, que les engagements que nous avons pris, soient réellement suivis d'effets et ne soient pas seulement un moment de circonstance ou un geste diplomatique. C'est un effort en profondeur qu'ensemble nous devons faire pour aborder aux rives du prochain millénaire, mais surtout pour aborder la suite de notre vie commune.

J'ai trouvé en Bolivie, en Uruguay, au Paraguay, au Brésil, ici bien entendu, des chefs d'Etat responsables, des chefs d'Etat conscients de la nécessité d'être ensemble pour défendre la paix, la démocratie, le développement. Des chefs d'Etat conscients de l'importance qu'il y avait à ne pas rogner leurs sources et leurs origines, ni leurs intérêts, et à faire chemin avec nous.

Alors, ici, je m'adresse à la plus importante communauté française de l'Amérique du Sud. J'ai été très frappé, là également, dans mes entretiens avec les autorités, avec le Président Carlos Menem, de l'estime, ici, portée aux Français. Quels que soient leurs domaines de compétences ou l'exercice de leurs activités économiques, sociales, culturelles, associatives partout religieuses, partout j'ai entendu des mots qui m'ont fait chaud au coeur. Je n'ai pas entendu la moindre critique.

J'ai vu qu'ici on était fier d'avoir une communauté française active et présente et j'ai seulement, en terme de regrets, entendu qu'ils devraient être beaucoup plus nombreux encore. Je pense que vous tous et vous toutes qui, à un titre ou à un autre, avez fait le choix de l'Argentine. Vous avez fait le bon choix, et les années passant, vous le verrez sans aucun doute. J'ai dit et je redis indéfiniment à nos compatriotes entrepreneurs, chefs de grandes entreprises, mais surtout chefs de petites et moyennes entreprises. Parce que c'est là l'essentiel si l'on veut créer un véritable tissu de solidarité. Je leur dis : faites un effort.

En Argentine, vous serez bien reçus, vous avez beaucoup de Français qui sont susceptibles de vous aider. Vous avez des autorités qui vous accueilleront, vous accueilleront bien. Vous pouvez vous y exprimer et vous y développer. Vous pouvez y faire des affaires. C'est l'intérêt de notre pays. Naturellement, je suis fier de savoir l'importance de nos investissements ici. Hier soir, le Président Menem, dans un propos, me disait : "la France est le troisième investisseur en Argentine". Je l'ai repris et lui ai dit : "non, elle est le premier". Et ce matin lors de notre entretien, il m'a dit : "vous aviez raison, je m'étais trompé, vous êtes le premier". En vérité, en stock naturellement, nous sommes le troisième mais depuis 1991 la France est le premier investisseur chaque année du monde en Argentine.

C'est dire que spontanément les entrepreneurs français, les financiers français font confiance à ce pays, à sa capacité à enraciner la démocratie, à sa capacité à créer les conditions de son développement, à sa capacité à être l'un des moteurs de l'intégration régionale en Amérique du Sud au sein du MERCOSUR, et c'est essentiel. Par conséquent, la France ne peut prendre dorénavant qu'une place de plus en plus importante dans ce grand et beau pays où nous sommes aimés.

Ce matin, je m'exprimais devant le Parlement. J'ai été frappé de voir l'intérêt suscité par mon discours. Oh ! non pas que mon discours était exceptionnel mais simplement parce que prononcé par le chef de l'Etat français, a priori, il était considéré comme quelque chose d'intéressant. Je le voyais dans le comportement des parlementaires, sénateurs ou députés, et quand j'ai eu terminé, j'ai été impressionné par l'enthousiasme des applaudissements. Ce n'était pas vraiment mon discours ou ma personne qui était concerné, c'était en vérité, l'expression spontanée d'une amitié fort profonde pour la France et qui n'avait pas toujours la capacité ou l'occasion de se manifester. Alors là, il y avait une occasion, cela sortait du coeur. Et ça, c'est important.

Alors, à chacune et à chacun d'entre vous, je voudrais d'abord exprimer ma reconnaissance pour tout ce que vous faites ici, pour l'exemple que vous donnez.

Je voudrais aussi exprimer ma confiance pour votre capacité à poursuivre dans cette voie et mon espoir de voir suivis les efforts que vous faites par un nombre croissant de nos concitoyens.

De tout coeur, je vous remercie.