ALLOCUTION

DE MONSIEUR JACQUES CHIRAC PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

À L'OCCASION DU CENTIÈME ANNIVERSAIRE DU PARTI RADICAL

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SIÈGE DU PARTI RADICAL - PARIS SAMEDI 23 JUIN 2001

Je voudrais tout d'abord féliciter les concepteurs de l'exposition parce que je trouve qu'elle est très remarquable. Elle est simple, claire, directe, pédagogique. Elle retient l'essentiel et quand on l'a vue, on a l'impression d'avoir retrouvé son histoire. Je me permets de vous féliciter.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Parlementaires, les Élus, les Militants du Parti radical,

Il existe, c'est vrai, dans notre pays, une voix, une sensibilité, une culture radicale qui puise au meilleur de la tradition républicaine. Peut être parce qu'elle porte, plus que d'autres, certaines valeurs qui sont chères à notre peuple : l'humanisme, la tolérance, la mesure, le respect de l'autre, le sens de l'écoute et du dialogue, le sens du combat lorsqu'il le faut. Des valeurs naturelles pour un parti né de l'union des républicains, des radicaux et des radicaux-socialistes. Et par-dessus tout la passion de la démocratie, une démocratie vivante, riche de ses différences, proche des êtres et des choses.

Gaulliste issu d'une vieille terre radicale, je suis heureux d'être parmi vous et de m'associer au centenaire de votre parti. Un parti qui fut historiquement le premier parti politique de notre pays, qui est longtemps resté l'axe majeur de notre vie parlementaire. Un parti qui continue, aujourd'hui comme hier, à délivrer un message fort et singulier. * * * En choisissant de s'unir, les centaines de comités radicaux que la France comptait en 1901 ont commencé à dessiner les contours de notre démocratie moderne, une démocratie où les partis ont toute leur place, comme expression privilégiée des attentes, des espérances, de la volonté des citoyens.

C'est parce qu'il a contribué de manière décisive à l'implantation de la démocratie parlementaire que le parti radical a gagné la reconnaissance et la confiance des Français, et qu'il a eu le privilège - à ce jour inégalé - d'exercer pendant plus de trente ans une influence considérable, déterminante sur notre vie politique.

Le premier apport du radicalisme, c'est en effet l'enracinement des principes de 1789 dans la durée. Les lois constitutionnelles de 1875 avaient créé, si j'ose dire, une République provisoire. Tout le mérite des républicains, et au premier rang d'entre eux des radicaux est d'avoir transformé ce choix par défaut en véritable choix politique, et d'avoir fait d'un simple pari constitutionnel une réalité profondément ancrée dans notre pays.

On a peine à l'imaginer aujourd'hui, mais jusqu'à la fin du XIXe siècle, la République n'avait été, pour les Français, qu'une utopie ou une expérience éphémère, souvent associée à de violents conflits intérieurs ou extérieurs. Prenant la suite des républicains historiques, les radicaux l'ont inscrite dans notre tradition politique, montrant qu'elle était par excellence le régime le plus conforme au génie de la France, un régime aujourd'hui consubstantiel à notre identité nationale.

Avec des lois essentielles, comme celle sur la liberté d'association, dont nous célébrons également le centenaire, des lois qui ont profondément marqué notre société et qui sont aux sources de notre droit constitutionnel, les radicaux ont contribué à donner un véritable contenu à la République.

La République, qu'ils ont dotée d'une pratique démocratique faite de joutes, de combats à la mesure des convictions qui étaient défendues, mais aussi de respect des opinions contraires. La République, qu'ils ont défendue par une conduite responsable des affaires, et, dans les moments où l'exigeait l'intérêt supérieur du pays, en réalisant l'union sacrée. La simple évocation de la mémoire de Georges Clemenceau permet de rappeler ce que la France doit à quelques-uns de ses grands radicaux, dont font également partie les nobles figures de Léon Bourgeois, d'Aristide Briand, de Pierre Mendès France, mais aussi ces personnalités exceptionnelles et dévouées à leur pays, que furent Édouard Herriot, Henri Queuille, Edgar Faure et je pourrai citer, en vérité, tous ceux qui sont ici, sur ces panneaux. Oui, les radicaux ont incarné et ont fait vivre une tradition de tolérance et d'ouverture en même temps que de vigilance et de responsabilité.

En inscrivant l'héritage révolutionnaire dans la durée, les radicaux ne l'ont pas figé. Ils ont au contraire instauré une démarche qui unit de manière indissociable affirmation de l'intérêt général et protection des droits individuels, défense du progrès et respect de l'ordre républicain. Cette volonté de concilier le mouvement de la société et le respect de ses équilibres fondamentaux est, si j'ai bien entendu votre message, Monsieur le Président, toujours au coeur de notre vie démocratique.

Poursuivant l'oeuvre des pères fondateurs, vous vous êtes attachés à promouvoir l'égalité des chances, à défendre les idéaux de l'école de la République, l'éducation et la formation pour tous, qui doivent être plus que jamais l'ambition première de notre nation. Vous avez instauré une tradition de laïcité qui fournit un cadre solide pour organiser la vie d'une société moderne, pluraliste, tolérante, soucieuse des identités et des cultures mais qui refuse le communautarisme et ses dérives.

Toujours, vous avez accompagné les évolutions, vous avez soutenu ou conduit les réformes avec le souci de conforter les valeurs républicaines, au premier rang desquelles la sécurité de chacun. Les radicaux, créateurs de libertés nouvelles, n'ont jamais transigé sur l'ordre public républicain qui était à leurs yeux le socle même du progrès social. Et ce message est plus actuel que jamais. Il ne saurait en effet y avoir de République sans respect des règles communes ni soumission de chacun à la loi.

Mais l'apport le plus important des radicaux tient peut être à une certaine pratique de la démocratie, pratique faite de proximité et de responsabilité directe de chaque élu devant ses concitoyens. Le parti radical est né de la fusion de comités locaux, il s'est affirmé dans l'usage du scrutin d'arrondissement. Il en a gardé une conception de l'action politique qui donne toute sa place à la démocratie locale et participative. Une démocratie locale qui est au coeur des attentes des Français d'aujourd'hui, et à laquelle nous devons donner de nouveaux espaces et une nouvelle réalité.

Le radicalisme, c'est aussi l'ouverture résolue -vous l'avez dit, Monsieur le Président- sur l'Europe, la volonté de vivre l'Europe, une Europe que nous avons en partage, une Europe de la culture, une Europe de l'éducation, une Europe de la sécurité, une Europe des relations sociales. En un mot, une Europe des citoyens.

Le radicalisme, dans le sillage de la pensée d'Alain, c'est enfin une croyance indéfectible dans la liberté et la responsabilité de chaque être humain. C'est un attachement profond aux libertés individuelles, telles que les a façonnées la tradition humaniste. Votre parti s'est forgé dans les combats pour l'équité, la justice, les droits de l'homme, notamment au moment de l'Affaire Dreyfus. Il n'a jamais transigé sur la question des droits fondamentaux. Dans un siècle défiguré par les idéologies, ce fut l'honneur du radicalisme que d'avoir pris toute sa place dans la dénonciation et la lutte contre tous les totalitarismes.

Cet héritage moral et politique, les Républicains de tous horizons ont le devoir de le défendre. Pour revitaliser notre pacte républicain. Pour explorer les voies d'une nouvelle citoyenneté. Pour renforcer l'état de droit dans notre pays. Pour soutenir partout les progrès de la démocratie. Pour refuser toute forme de racisme ou d'intolérance, en France, en Europe et dans le monde. Pour répondre aux interrogations nouvelles que le progrès scientifique fait naître en matière de respect de la dignité humaine. Ces évolutions appellent en effet la vigilance de tous, au moment où la France s'apprête à réexaminer les lois de 1994 sur la bioéthique. Sur tous ces sujets, le parti radical est attendu. Fort de son identité, de son exigence, de ses idéaux, et je sais qu'il continuera à assumer un rôle irremplaçable dans le débat public. * * * Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Les démocraties vivent et grandissent avec les partis qui les animent. Qu'il s'agisse de développer le pluralisme, d'établir un relais entre le citoyen et les institutions, ou de permettre l'alternance, sans laquelle il n'y a pas de véritable démocratie, le rôle des formations politiques et des militants sur lesquels elles s'appuient naturellement est un rôle irremplaçable.

Nous le savons bien, les citoyens, si prompts à s'engager aujourd'hui dans la vie associative, sont beaucoup plus réticents -vous l'avez évoqué, Monsieur le Président-, à l'égard des mouvements politiques. C'est donc à un défi, qui est aussi un appel, que les partis sont confrontés. Il leur revient d'être plus en phase avec la France d'aujourd'hui. Il leur revient d'être plus mobiles et plus ouverts afin de favoriser le renouvellement et la diversité du personnel politique, qui doit refléter la société telle qu'elle est, dans toutes ses composantes. Il leur revient de faire vivre un débat politique serein, apaisé, en prise directe sur les vrais problèmes, les inquiétudes, les espoirs des Français. Je sais, Monsieur le Président, que le parti radical, conscient des enjeux, fier d'un héritage centenaire, enraciné dans la France des pays et des régions, passionné de solidarité et de justice, passionné de république, contribuera à défricher les chemins d'une nouvelle démocratie, comme vous l'avez à l'instant évoqué, et je vous remercie de m'avoir invité.