Discours de M. Jacques CHIRAC Président de la République aux maires de la Charente (Rouillac).

DISCOURS DE MONSIEUR JACQUES CHIRAC, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, AUX MAIRES DE LA CHARENTE

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Rouillac - Charente, le jeudi 21 septembre 2000

Monsieur le Ministre, Président du Conseil Régional, Madame et Messieurs les Parlementaires, Monsieur le Président du Conseil Général, Mesdames et Messieurs les Maires, Mesdames, Messieurs,

Merci de tout coeur, Monsieur le Maire de ROUILLAC, de votre accueil dans ce superbe centre culturel et aussi de vos paroles de bienvenue auxquelles j'ai été sensible.

Arrivé ce matin en Charente, j'ai rencontré les fondateurs du nouveau "Carrefour pour l'innovation sociale, le travail et l'emploi", ainsi que les responsables d'associations d'insertion et des représentants des partenaires sociaux. Nous avons discuté de leurs actions et de leurs projets au service des hommes et des territoires.

Le territoire, le territoire crée un lien entre les hommes et au fond il assure, mieux que tout autre, la cohésion sociale. C'est le bon niveau pour engager notre démocratie sur des voies nouvelles. Communes, départements ou régions, nos collectivités territoriales savent associer la société civile à l'action publique. C'est leur grande force pour répondre aux attentes de nos concitoyens, qu'il s'agisse d'attirer l'activité, de développer l'emploi, d'adapter la formation des femmes et des hommes, ou de mettre en oeuvre une solidarité plus active et plus responsable.

Cette première rencontre m'a rempli du sentiment que votre département, votre région sont en initiative, et ceci avec audace, et avec générosité.

Elle m'a aussi conforté dans l'idée que, pour servir toujours mieux l'intérêt général, démocratie locale et dialogue social se renforcent mutuellement, nécessairement.

Bien sûr, tout paraît plus simple à qui veut décider seul en se tenant à bonne distance des réalités. Mais ce n'est pas ainsi que l'on progresse, ce n'est pas ainsi qu'évolue une société. C'est, au contraire, en prenant la mesure de la diversité, en se donnant le temps de l'écoute. C'est en reconnaissant l'autonomie des acteurs de la société civile, en encourageant les initiatives qui sont à l'oeuvre un partout en France. Ce n'est certainement pas en voulant toujours agir d'en haut, de loin, comme si notre République était une hiérarchie avant d'être une démocratie.

Mes déplacements dans les départements et les régions de France sont toujours riches de ces rencontres vivantes avec nos concitoyens et avec vous, les élus. La démocratie locale a valeur d'exemple. C'est grâce à vous que la démocratie signifie service, proximité, participation, au lieu d'être seulement une idée, un rite, un moyen d'organiser la compétition pour le pouvoir.

Et c'est justement de notre démocratie que je suis venu vous parler aujourd'hui, à la veille du référendum du 24 septembre. J'ai appelé les Français à dire oui au quinquennat. C'est un changement important, c'est une étape essentielle pour resserrer le lien entre les Français et la République.

Ce lien, c'est d'abord à vous de le faire vivre et de l'exprimer.

En France, chacun connaît son maire. C'est vers lui que l'on se tourne en cas de difficultés. Tous, vous en faites chaque jour l'expérience. Vous l'avez faite, hélas, plus encore au moment et après la tempête du 27 décembre dernier, je devrais dire, d'ailleurs, l'ouragan, qui laisse aujourd'hui tant de cicatrices sur votre terre de Charente.

Ce n'est pas facile d'être maire aujourd'hui. Il faut être disponible. Il faut être efficace. Il faut savoir prendre ses responsabilités, ne pas se laisser écraser par des réglementations parfois excessives, par les contrôles et par les risques juridiques. Il faut assumer l'impopularité parfois. Être imaginatif, créatif, et en même temps bon gestionnaire, rigoureux et organisé. Prévoir, mais aussi être capable de réagir à l'imprévu. Ecouter, dialoguer, prendre en compte tous les points de vue, et pour autant ne pas se faire influencer, ne jamais se détourner de l'intérêt général.

Ce qui est vrai dans chacune de vos communes l'est aussi à l'échelle de la Nation.

La recherche de l'intérêt général, du bien commun, de l'efficacité au service de tous est en effet l'un des principes qui, avec l'égalité des citoyens devant la loi et le respect du droit, fondent la démocratie.

Dans le pays des droits de l'Homme, l'égalité des citoyens par l'exercice du suffrage universel efface toutes les différences. Devant les urnes, chaque Française, chaque Français pèse -si j'ose dire- du même poids. La République fait confiance à tous de la même façon. Son destin appartient au même degré à chacun. Chacun est l'égal de l'autre et chacun est également responsable.

La force du peuple français, c'est d'avoir su, avant tous les autres, affirmer sa souveraineté en proclamant l'égalité de tous les hommes. La démocratie donne au faible la même place qu'au puissant. Elle scelle l'union de tous au sein de la Nation.

Quand la démocratie s'affaiblit, quand elle est délaissée, quand elle devient silencieuse, ceux dont la parole porte loin continuent toujours à se faire entendre. Mais les autres, ceux qui n'ont pas d'autre moyen que le bulletin de vote pour dire leur mot, que leur reste-t-il pour ne pas devenir des oubliés de la République ? C'est d'abord pour eux que la démocratie est faite, pour qu'ils puissent être écoutés, pour qu'ils puissent décider, pour que le choix n'appartienne pas toujours aux autres.

La démocratie, c'est aussi le respect du droit. Son avènement a mis fin à l'arbitraire et au pouvoir absolu. La démocratie fonde la légitimité de la loi commune. Elle la rend acceptable par tous. Elle garantit les libertés. Elle pacifie la vie politique, la soumet à la règle constitutionnelle, assure l'équilibre des pouvoirs. La démocratie organise le débat, permet à tous, à tous les points de vue de s'exprimer, impose la transparence de la décision. Et parce qu'elle garantit à chaque citoyen la libre expression de son choix, elle doit aussi faire respecter la volonté de la majorité, sans violer, bien sûr, les droits de la minorité.

Aucun scrutin n'est jamais joué d'avance. Quand le vote a eu lieu, la décision, même adoptée à une voix de majorité, devient la décision de tous. Il est trop tard, alors, pour regretter de ne pas s'être exprimé.

On ne peut vouloir d'un côté plus de démocratie et d'autonomie, moins de décisions imposées d'en haut et, en même temps, abandonner les choix aux autres quand on peut y participer soi-même.

La démocratie appartient à chaque Français. Chacun en est responsable vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres.

La démocratie, c'est le vote, ce sont des élections libres, disputées, sous le contrôle des citoyens.

Mais la démocratie ne s'arrête pas là. Elle doit se renouveler et s'approfondir. De ce renouveau, de cet approfondissement, nous trouverons aisément les voies si nous sommes fidèles à cette belle idée qu'en démocratie c'est le citoyen qui est le premier et non l'État. Référendum, réforme de l'État, démocratie locale, dialogue social, et quinquennat... l'avenir de la citoyenneté se construit maintenant. Je veux y engager tous les Français.

Pour que chacun d'eux se sente plus écouté et mieux entendu, je souhaite que le recours au référendum soit désormais plus fréquent. Il apporte en effet à nos institutions une respiration supplémentaire.

C'est par le débat que se clarifient les choix. Le travail de la démocratie est là, dans l'explication et dans l'échange, dans la pédagogie aussi, afin que se dissipe l'opacité derrière laquelle l'action publique s'abrite trop souvent. Pour les responsables publics comme pour les citoyens, le référendum, sous ses diverses formes, s'impose comme une exigence et une responsabilité.

La démocratie forme un tout. Elle vivra, elle se développera, elle rayonnera si nous prenons l'habitude de solliciter plus souvent les Français sur les grands choix qui leur sont offerts. Sinon elle risque la sclérose et le dépérissement. Parce que, comme vous tous, je suis du parti de la démocratie, j'estime qu'il faudra étendre de nouveau le champ du référendum législatif, élargir les possibilités de référendum local et organiser enfin le référendum d'initiative populaire. Les prochaines années doivent nous permettre d'intégrer pleinement le référendum à notre culture et à nos pratiques. Dès dimanche, avec le référendum sur le quinquennat, nous aurons franchi une étape dans cette direction.

La réforme de l'État est importante, elle aussi.

Nous ne pouvons plus nous accommoder d'une approche de l'action publique qui conduit à concentrer les principaux pouvoirs entre les mains d'un État centralisateur. Erigé en grand ordonnateur de la sphère économique et sociale, il prélève plus que sa part de la richesse nationale. Il ne fait pas assez confiance aux acteurs de la démocratie locale mais aux forces vives de la société.

Dans les conditions de la vie moderne, l'État ne peut plus assurer seul la prospérité de la Nation et l'équilibre de ses territoires. La concentration et la centralisation ne peuvent conduire qu'à l'impuissance publique et à la congestion. La mise en place d'une nouvelle gouvernance, fondée sur la responsabilité, l'éthique et la transparence, est désormais un impératif national. Ce sera l'une des grandes ambitions collectives des prochaines années.

Il faut donner à l'État sa juste place, faire évoluer les formes de son action. C'est un point de passage obligé pour le renouveau de notre démocratie.

Mais je veux être clair : pour être plus efficace au service de l'intérêt général, l'État ne doit pas être affaibli. L'État, c'est la loi égale pour tous partout en France. Un État faible serait un État injuste. L'État doit faire respecter son autorité.

L'État c'est aussi l'unité de tous les Français au sein de la Nation. Contrairement à beaucoup de ses voisins, la France n'est pas l'héritière d'une alliance de principautés, de duchés et de villes franches. Elle est une et indivisible. Le peuple français est un seul peuple. L'État républicain est son expression la plus forte. Il est responsable de la cohésion sociale et de la solidarité nationale. Il garantit l'exercice des libertés fondamentales. Il définit le cadre de la vie économique et sociale. Il rend la justice. Il veille à la sécurité des Français à l'intérieur comme à l'extérieur. Il défend leurs intérêts sur tous les continents. L'État doit ouvrir les chemins d'une mondialisation maîtrisée. Il contribue avec nos partenaires à la construction d'une Europe de la paix, des libertés et de la prospérité, respectueuse, bien sûr, de toutes les identités nationales.

Les Français ont besoin de leur État. Ils ont besoin qu'il assume toutes ses missions, et notamment ses missions essentielles de service public. Ils ont besoin qu'il les rassemble autour d'un projet commun. Mais ils ont besoin aussi d'un État qui ne prétende pas exercer un pouvoir sans partage sur l'économie et sur la société. D'un État plus ouvert à ce qui ne vient pas de lui. D'un État qui donne plus d'oxygène à toutes les forces d'initiative et de progrès par lesquelles notre pays entrera dans ce nouveau siècle.

Les habitudes centralisatrices, cette sorte d'exclusivité que l'État a voulu se donner à lui-même pour répondre aux attentes des Français, ont appauvri notre démocratie, la rendant moins vivante et moins efficace.

La vitalité de notre démocratie passe aujourd'hui par l'essor de la démocratie locale : au lieu d'être étouffée, encadrée, entourée de méfiance, l'action de proximité, sous toutes ses formes, doit être encouragée. L'autonomie financière des collectivités locales doit être respectée. C'est la condition de leur liberté d'action et de leur efficacité au service de tous. Il n'est pas normal que les régions et les départements de France soient dépendants de l'État pour plus de la moitié de leurs ressources. Les responsabilités doivent être clarifiées. De nouveaux transferts de compétence devront être réalisés. Il est indispensable qu'ils s'accompagnent des moyens nécessaires à leur exercice et d'un statut des élus adapté à leurs responsabilités croissantes.

Le renouveau de la démocratie exige aussi que la place du dialogue social soit pleinement reconnue. Vouloir transformer la société par voie d'autorité, c'est un réflexe dépassé. Il conduit au blocage et donc à l'inefficacité. La France du XXIe siècle progressera sur le plan social comme sur le plan économique par la participation, l'innovation et l'initiative, par l'expérimentation et la reconnaissance de la diversité, et donc par le dialogue et le contrat. L'État doit encourager le dialogue social. Il doit comprendre que c'est un atout pour notre démocratie, non pas une menace.

Notre société est vivante. Elle est le lieu d'initiatives foisonnantes. Les pouvoirs se démultiplient. L'action publique ne doit pas s'enfermer dans des démarches unilatérales. La discussion, le débat, l'envie de comprendre, la relation de partenariat, l'accord pour conduire changement et progrès, c'est ainsi que nous sortirons des logiques de pouvoirs descendants, descendants d'en haut. C'est ainsi que nous fortifierons le lien entre les citoyens. C'est ainsi que les énergies qui sont à l'oeuvre dans notre société feront progresser la France.

L'État et les collectivités territoriales doivent se donner pour mission d'en faciliter l'expression, de les encourager, et aussi de les mettre en cohérence.

Les progrès de la citoyenneté supposent aussi de rendre plus faciles, plus fréquents et plus denses les échanges à l'intérieur de la cité, en usant de toutes les possibilités offertes par l'internet et les nouvelles technologies de l'information.

Les silences de notre démocratie entre deux scrutins nationaux sont trop longs, trop lourds, trop profonds, malgré l'intensité des débats politiques et la vigueur, dans notre pays, des querelles entre les partis.

Ma conviction est qu'il faut non seulement remplir ces silences, en donnant à la citoyenneté sa pleine dimension, mais aussi réduire leur durée en rendant plus fréquente l'expression du suffrage universel ; et c'est notamment, bien sûr, l'ambition du quinquennat.

La plupart des grandes démocraties ne connaissent pas de septennat.

En 1973, le Président Pompidou fit adopter le quinquennat par les deux chambres, mais sans pouvoir mener à bien la procédure de révision constitutionnelle.

Ses successeurs, pendant trois septennats, ne jugèrent pas possible ou opportun de reprendre la réforme.

J'ai, pour ma part, décidé de l'engager, puis de la soumettre aux Français.

La France change. Elle change vite. Au nom de quoi les rythmes de notre démocratie devraient-ils rester immuables ? Dès lors que nous prenons la précaution de ne pas toucher à l'équilibre entre les pouvoirs publics, oui, résolument, il faut faire le quinquennat !

Il insufflera une énergie nouvelle à nos institutions. Il donnera plus de force au suffrage universel. Les Français éliront plus souvent leur Président. Ils participeront plus fréquemment au grand débat national qui engage leur avenir et celui de la Nation. Plus qu'aujourd'hui, ils pourront être présents et actifs dans la République, exigeants, vigilants et responsables.

C'est parce que tous les Français sont concernés que j'ai voulu qu'ils se prononcent sur cette modification constitutionnelle par voie de référendum.

Je n'ignore pas et je comprends les préoccupations pressantes que chacun peut avoir aujourd'hui, qu'elles concernent l'emploi, le pouvoir d'achat, la sécurité, l'éducation, le logement, les moyens de transport. Mais s'agissant d'une réforme qui touche au lien essentiel unissant le Chef de l'État et la Nation, il est important, je crois, pour la démocratie qu'elle soit approuvée directement par le peuple français.

Voilà, Mesdames et Messieurs les Élus, Monsieur le Maire, l'idée que je me fais de la démocratie vers laquelle nous devons avancer ensemble.

Elle aura besoin de chaque Français. Enracinée dans nos traditions, fidèle à notre génie national, elle prendra mieux en compte les évolutions de notre temps et les aspirations profondes de nos compatriotes. Ne vous y trompez pas, tous veulent s'exprimer, s'engager, participer, être décideurs plutôt que spectateurs. Je le voyais, notamment ce matin, lors de cette très intéressante réunion à laquelle j'ai pu assister. Et, c'est une formidable chance pour notre pays. Ne passons pas à côté !

La République, c'est notre maison commune. Chacun y a sa place, son rôle, ses responsabilités. Donnons à chaque Français le désir, l'envie, les moyens, de l'habiter, de la transformer, de l'embellir. Conduisons ensemble une démocratie apaisée, tolérante, une démocratie respectée, une démocratie de dialogue et de confiance.

Je vous remercie.





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