Discours du Président de la République à l'occasion de l'ouverture de la 8e Cité de la réussite.

Discours de M. Jacques CHIRAC, Président de la République, à l'occasion de l'ouverture de la 8e Cité de la réussite.

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Marseille, Bouches-du-Rhône, le samedi 13 novembre 1999

Mesdames, Messieurs,

Je voudrais d’abord saluer tous les jeunes présents qui ont répondu à l’invitation qui leur a été adressée pour cette 8e Cité de la Réussite.

Je voudrais saluer le maire de Marseille, les élus de la ville, du département et de la région, les brillants organisateurs aussi de cette 8e Cité de la Réussite qui semble, chaque année, plus prestigieuse et plus attendue.

Toutes les personnalités qui participent et qui ont répondu à l’appel des organisateurs, et je saluerai tout particulièrement la présence de mon ami, M. Mathieu KEREKOU, le Président de la République du Bénin, qui nous fait le plaisir d’être présent ici, ainsi d’ailleurs que le Premier ministre de Guinée.

C’est avec beaucoup de plaisir, naturellement, que j’ai accepté de participer pour la deuxième fois à la Cité de la Réussite.

De ma venue parmi vous en 1994, qui a été, tout à l’heure, évoquée brillamment par Nicolas BEYTOUT, j'avais gardé le souvenir d'une rencontre chaleureuse, ouverte, profondément libre dans le ton comme dans les thèmes, en bref, le souvenir d'un moment privilégié où l'on peut prospecter, réfléchir ensemble, dire ce que l’on pense, chercher des conclusions aux questions que l’on se pose. Depuis, la Cité de la Réussite a encore gagné en sérieux, en notoriété et en prestige, mais aussi en ambition et, également, en volonté de toujours mieux comprendre notre monde. C'est pourquoi je me réjouis de participer avec vous à cette 8e édition.

Vous avez choisi de consacrer vos travaux au thème du temps. La symbolique des dates a, sans doute, inspiré votre choix. A la veille du troisième millénaire, Marseille s’apprête, en effet, à fêter le 26e centenaire de sa fondation, ce qu’elle a fait avec un exceptionnel brio tout au long de l’année. Passé très ancien, futur proche, héritage et création, mémoire et espérance se rejoignent ici, sur les bords de la Méditerranée, et nous invitent à une réflexion sur notre rapport au temps.




J’ai conscience que se projeter dans l’avenir est un exercice à la fois difficile et très aléatoire. Un exercice auquel il ne faut se livrer qu’avec beaucoup de prudence et aussi beaucoup d’humilité, tant il est vrai que, dans l'histoire, la part de l’inattendu ou même de l'improbable a très, très souvent été décisive.

Pour autant, cette nécessaire prudence n'interdit pas toute réflexion prospective. Au contraire, il est du devoir des responsables économiques, sociaux et politiques, comme des scientifiques et des intellectuels, des jeunes d’anticiper. De tenter de discerner, à partir des évolutions actuelles et passées, les grandes lignes de force de la société, d’une société de demain afin de nous y préparer dès maintenant et le mieux possible.

Pour dessiner ces lignes de force, le rapport au temps est un prisme essentiel.

Pourquoi ? D'abord, parce que nous vivons une formidable accélération de l’histoire. Accélération du progrès scientifique et technologique. Accélération de l'information. Accélération de la prise de décision. Accélération des échanges. L'univers de chacun a pris peu à peu les dimensions du monde.

C’est une source inouïe de richesse, de découvertes, de fluidité. Ce peut être aussi un facteur de déstabilisation, une cause d'incertitude, voire d'inquiétude.

Parce que notre époque est placée sous le double signe de la vitesse et du mouvement, notre rapport au temps mais aussi à l’espace s’est profondément modifié.

Chacun sait que, s’il fallait, au XVIe siècle, comme d’ailleurs au temps des Romains, deux à trois mois pour traverser la Méditerranée d’est en ouest, désormais il ne faut que quelques heures pour faire, en toute sécurité, le tour de la planète. L’espace se rétrécit, le monde, comme le temps, se démultiplie. La perception de la durée se modifie. Notre horizon a complètement changé d’échelle en très peu de temps

Aujourd’hui, nous vivons une révolution d’une ampleur comparable à ce que fut la révolution industrielle du XIXe siècle. C'est, bien sûr, celle des nouvelles technologies de la communication. Elle nous fait entrer dans l'ère de l’instantané et du simultané : l’information circule d’un continent à l’autre en quelques secondes et à un coût bientôt dérisoire. Elle se joue des frontières naturellement.

Le temps scientifique s’accélère lui aussi énormément. Entre deux découvertes sur le même sujet, le temps se rétrécit toujours plus. Nous progressons à pas de géant dans des domaines qui étaient restés inexplorés pendant des siècles. Accélération de la science, accélération aussi de sa diffusion. Le savoir n’est plus seulement disponible dans les bibliothèques, les musées, les écoles, les lieux traditionnels de sa transmission. Il est désormais partout, en libre accès et en temps réel, à la portée de tous.

Cette accélération du temps de la science et des techniques fait sentir ses effets sur la société tout entière. Dans ce monde désormais en perpétuel mouvement, rien n’est certain, si ce n’est que tout peut évoluer, que rien n’est figé. Nos modèles les mieux établis vacillent ou sont remis en cause. C’est là un formidable défi collectif à relever.

Cela vaut d’abord en matière économique. Les mutations technologiques sont en train de renouveler le rythme et le contenu même de la croissance. Une nouvelle économie apparaît que nous ne connaissons pas.

A l’intérieur de ce nouveau temps économique, un formidable bouleversement est à l’oeuvre. Avec l’ère des réseaux, les modes traditionnels de production et d’investissement ou d’échanges sont remis en cause. Nous n'en voyons encore que les prémices. Notre réussite dépendra de notre capacité collective à comprendre et à apprivoiser ce nouveau temps de l'action économique.

Les organisations elles-mêmes n’échappent pas à cette urgence. Comme en témoigne la multiplication des opérations de fusion, les entreprises tentent de se recomposer pour s’adapter. Mais la taille n’est plus, en toute circonstance, un gage de performance. C’est la rapidité, c’est la capacité d’anticipation et de réaction qui devient déterminante. L’avenir appartient tout autant aux multinationales qu’aux petites structures qui allient compétence, souplesse, inventivité, je le répète, rapidité. De nouveaux créneaux s'ouvrent en quelques semaines à l'échelle locale ou planétaire. Ils font appel à de nouveaux savoir-faire, parfois à de nouvelles façons de penser : votre jeunesse, votre enthousiasme, votre capacité d'adaptation sont aujourd'hui vos atouts-maîtres.

Cette remise en cause affecte aussi la sociologie économique. Les rapports internes dans les entreprises sont, naturellement, concernés. Dans un monde en réseau où l’information circule très librement, la distance entre le sommet où, jusqu’ici, la décision se prenait naturellement et la base qui était censée exécuter -base de la pyramide hiérarchique- se rétrécit.

La société qui émerge ainsi sous nos yeux est une société plus fluide, plus ouverte où l’initiative de chacun prend une part croissante au succès de l’ensemble. Une société dans laquelle les rapports se nouent plus librement et plus directement. Une société dans laquelle, grâce aux réseaux de communication, de nouveaux lieux de discussion et d’échanges, de nouveaux forums, apparaissent. Les relations sociales y gagneront sans doute en richesse mais surtout en diversité. La démocratie y trouvera quant à elle, j’en suis sûr, une forte et nouvelle vitalité.


Mais cette fluidité et cette souplesse ont leurs revers. Face à la rapidité de nos inventions et de nos mouvements, face à la rapidité des changements, nous pourrions être confrontés à deux tentations.

La première serait de nous étourdir dans le seul présent, les engagements de long terme nous semblant trop aléatoires ou trop contraignants. De nous habituer à une sorte de tyrannie de l'instant au détriment de notre sens de la responsabilité. Au risque de ne plus toujours mesurer et assumer les conséquences de nos actes.

La deuxième tentation serait de se réfugier dans la nostalgie. Nostalgie du passé, nostalgie des idéologies, qui voudraient figer le temps et la société à l'image de modèles anciens et dépassés.

Ces tentations existent. Car cette société plus ouverte et plus fluide peut inquiéter tous ceux qui, pour une raison ou une autre, redoutent le changement.

C’est pour cela que nous ne devons pas nous soumettre à cette accélération du temps, et encore moins nous démettre. Il importe de la penser et de la maîtriser. Le temps de la science, le temps des techniques ne coïncident pas forcément avec le temps de l’homme, le temps de sa conscience et le temps de sa réflexion. A trop s’inscrire dans l’instant, à trop privilégier l’immédiat, on se prive de toute possibilité de peser sur le cours des choses. On s’interdit de construire soi-même son destin.


Le temps de l’homme, c’est le temps que doit privilégier le politique, au sens le plus large et le plus noble du terme, s’il veut assumer pleinement la mission qui est la sienne.

Le temps politique c'est cela. C'est dépasser l’urgence du présent pour se situer dans le temps de la responsabilité. C’est créer les conditions d’un débat serein et approfondi, indispensable à la vie d’une démocratie. C'est définir des repères. C'est proposer un projet qui ait du sens pour chacun.

Au-delà des turbulences et des péripéties du quotidien, le temps politique doit être celui de la maîtrise, de l'équilibre, du courage et de la confiance.

La maîtrise n'est pas l'emprise. Nous vivons une époque où l'emprise de l'homme sur la terre a atteint des proportions naguère inimaginables. Emprise géographique : presque tous les sites naturellement propices à la vie humaine sont désormais cultivés et urbanisés. Emprise militaire : l'homme s'est doté, au cours de ce siècle, d'une puissance de destruction inégalée. Emprise intellectuelle : nous commençons à pénétrer les secrets de la matière et du vivant. Emprise écologique : jusque récemment, l'action de l'homme avait un impact limité à son environnement immédiat. Aujourd'hui, nous devons apprendre à vivre dans une nature que nos décisions affectent durablement.

A cette emprise multiforme, qui pourrait conduire l'homme à jouer les apprentis-sorciers, doit répondre une nécessaire maîtrise, qui passe d'abord par l'élaboration et la mise en pratique d'une éthique, d’une morale universelle, c’est-à-dire de règles indispensables à l'usage bénéfique de cette puissance accrue.

L'homme peut intervenir au coeur du vivant, par les manipulations génétiques des plantes, des animaux, de l'être humain aussi. Il est urgent que soient établies les normes évolutives d'une bioéthique universelle.

L'homme peut user pour le pire des nouveaux réseaux de communication, au péril de la protection des plus faibles, de l'honnêteté des transactions ou de la sauvegarde de la vie privée. Il est temps de construire dans ce domaine un nouvel ordre juridique mondial, et d'abord un ordre juridique européen.

L'homme peut épuiser les ressources naturelles. Il est temps que soient appliquées les règles du développement durable, ce qui suppose que soit réduit l'écart de richesse entre le nord et le sud de la planète.

C'est cela, le temps de la maîtrise, inséparable du concept d'équilibre.

L’équilibre, c’est la recherche de la stabilité dans un monde en mouvement qui, parce qu’il se transforme sans cesse, exclut autant qu’il intègre. C’est aussi l’attachement à une société juste et harmonieuse dans laquelle chacun peut trouver sa place.

Equilibre notamment entre l’existant et le nouveau pour assurer une forme de continuité entre le passé et l’avenir. Le choix de la modernité n’est pas celui de la terre brûlée. Naviguer sur Internet, s'approprier les avancées de la technologie n’implique pas de renoncer aux livres, pas plus que le développement du télé-enseignement, ou la nécessaire création des universités virtuelles ne signifient la disparition des professeurs et de la médiation humaine.

Le courage est la troisième exigence. Courage de défendre les valeurs qui fondent notre République et notre démocratie. Valeurs de tolérance, valeurs d'intégration, valeurs de respect de l'autre dans le respect des lois.

Courage de se battre pour tout ce qui concourt à notre identité, qu'il s'agisse du rayonnement de notre culture, de la vitalité de notre langue, de la promotion de notre modèle social.

Courage de conduire avec détermination les réformes nécessaires pour préserver nos chances pour l’avenir. Je pense par exemple à notre système de retraite. A la dépense publique. A la réforme de l’Etat. Dans tous ces domaines, il faut avoir le courage de surmonter les difficultés du court terme, et elles sont souvent grandes, pour préparer le long terme, c'est-à-dire le bien-être des Français, la prospérité de la France.

Le temps politique est enfin le temps de la confiance. Je veux parler de la confiance en soi. Celle qui permet de se réaliser, d'assumer ses talents et de les mettre en oeuvre. Elle est indispensable pour vaincre la peur de l'autre, pour vouloir vivre ensemble, pour profiter du plein épanouissement de chacun. Je veux parler aussi de la capacité des responsables politiques à vous faire confiance. Je veux parler enfin de leur capacité à mériter votre confiance. Celle qui se gagne par un effort de transparence, d'écoute et de tolérance.

Une société en confiance est une société qui est comprise, encouragée, forte de son identité et de sa culture. Une société dans laquelle tout est fait pour que les citoyens donnent vie à leurs idées et aillent autant que faire se peut au bout de leurs projets. Une société, enfin, qui encourage l'ouverture sur l'extérieur, les échanges, le dialogue, pour que l'énergie et la générosité puissent s'exprimer.

C'est tout cela, la confiance. Confiance de chaque citoyen en lui-même, confiance d'un peuple dans ses capacités, confiance d'une Nation dans son propre devenir. La faire naître et s'épanouir, telle doit être en définitive la mission du politique. C'est sans doute l'une des tâches les plus difficiles. Mais, c'est certainement la plus noble.




Mesdames, Messieurs,

Voilà comment je vois se dessiner les lignes de force de votre avenir, de notre avenir commun : sous le signe du mouvement, mais aussi de la clairvoyance et de la volonté.

Les années à venir seront des années stimulantes, rythmées par des avancées technologiques qui constitueront autant de chances pour notre société, pour peu que nous sachions nous en rendre maîtres. Pour peu que nous fassions de l’homme la mesure de tout projet.

Ce qu’il nous faut, c’est l’émergence d’un nouvel humanisme, fondé sur l’ouverture au monde, la connaissance et aussi le respect des autres. Un nouvel humanisme qui fasse la part belle à l’audace, à l’imagination et à la créativité.

Je suis convaincu que les réflexions et les échanges auxquels vous allez vous livrer au cours de ces deux jours contribueront à faire avancer cet idéal.

Je voudrais vous dire, moi, tout simplement, ma confiance dans l’avenir de la jeunesse de France.





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